top of page
Rechercher

Jamais deux sans trois : "L'Idole" de Samantha Lang

  • Photo du rédacteur: Olivier Vojetta
    Olivier Vojetta
  • il y a 5 jours
  • 3 min de lecture

Après The Well et Audacious, je poursuis mon travail de préparation du Philo Bistro du jeudi 5 février à 18h15 à l’Alliance Française de Sydney avec la grande réalisatrice Samantha Lang, sélectionnée au Festival de Cannes et couronnée de nombreux prix prestigieux. J’ai vu L’Idole. Et une fois encore, Samantha Lang place au cœur du film une femme inoubliable. Dérangeante, peut-être. Différente, sans doute. Tout dépend, au fond, du seuil de tolérance que l’on a face à celles qui ne rentrent pas dans les cadres.


C’est le troisième film de Lang que je découvre, et le constat s’impose : ses héroïnes n’ont jamais une vie ordinaire. Ni simple. Ni confortable. Elles évoluent dans une zone floue, là où l’on vacille entre lucidité et trouble, désir et retrait, vérité et représentation.


Sarah Silver est une artiste australienne à Paris. Actrice, ou plutôt doublure. Inutilisée. Invisibilisée. Elle participe à Nuit obscure, une pièce de Viktor Flamme, mais demeure dans l’ombre, suspendue à l’hypothèse qu’un accident la propulsera enfin sur scène. « Au fond, j’aimerais ne pas exister », confie-t-elle. Une phrase vertigineuse, dite presque sans affect, comme si le film lui-même craignait d’en faire trop.


Lang filme cette économie des mots avec une précision remarquable. Ici, chaque silence pèse. Chaque phrase semble retenue, comprimée. Nous sommes tous, suggère le film, un peu en train de jouer — comme au théâtre. Une réalité à la fois fausse et vraie, où l’on survit souvent davantage qu’on ne vit.


Sarah entretient une liaison avec un homme marié. Une relation sans éclat, sans promesse, presque sans avenir. Autour d’elle gravitent des figures ambivalentes : un metteur en scène autoritaire, Sylvia Martin — la star qu’elle double, qu’elle souhaite presque voir devenir aveugle le soir de la générale — et des dialogues à l’humour étrange, parfois absurde, comme cette réponse déconcertante :

— Pourquoi êtes-vous toujours énigmatique ?

— Parce que je suis chinois.


Mais c’est précisément avec son voisin de palier, Monsieur Zao, que L’Idole trouve l’un de ses axes les plus émouvants. Entre Sarah et cet homme âgé s’installe une relation presque paternelle, faite de silences, de gestes simples et d’une reconnaissance mutuelle discrète. Ancien chef chinois, profondément marqué par les attaques japonaises sur Pékin à partir du 7 juillet 1937, Monsieur Zao porte en lui une mémoire blessée. Les troupes japonaises, dans leur conquête, ont semé la terreur, laissant des cicatrices indélébiles. Face à lui, Sarah n’est plus seulement une artiste en souffrance : elle devient une présence attentive, un refuge fragile, un lien entre les générations et les tragédies de l’Histoire.


Cette relation apporte au film une profondeur inattendue. Elle rappelle que la tragédie n’est jamais exclusive, jamais individuelle. Sans rien révéler de la fin, disons simplement que Sarah Silver n’a pas le monopole de la douleur, ni du désespoir, ni des pertes irréparables.


Adapté du roman À l’heure dite de Michelle Tourneur, L’Idole interroge ce que signifie être vue, reconnue, aimée — ou simplement exister sans justification. Samantha Lang ne juge jamais ses personnages. Elle les accompagne. Elle les regarde. Elle leur laisse le droit d’être maladroits, ambigus, incomplets.


Avec L’Idole, Lang confirme la singularité de son cinéma : une attention rare portée aux êtres qui dérangent parce qu’ils refusent d’être simples. Des femmes — et des hommes — qui vivent à contretemps, à contrechamp, et qui nous obligent, spectateurs, à nous demander ce que nous sommes réellement prêts à accueillir.


Un film discret, grave, profondément humain. Et une œuvre de plus qui confirme Samantha Lang comme une cinéaste essentielle de l’intime et de la fragilité contemporaine.


O.-V.

 
 
 

Commentaires


© 2025 Olivier Vojetta
bottom of page