Quelque chose d'absent qui me tourmente




On pourrait dire que c’est une histoire familiale qui tourne mal, mais ça serait un peu faible.

« Hector n’est pas tombé de bien haut, mais c’était une hauteur suffisante pour réduire le monde en miettes et tout le reste en cendres ».

Témoin de rien est un coup de poing en plein visage qui finit par vous pénétrer comme un rêve liquide qui survit à l’essorage du réveil. Surtout si l’on est noué par l’angoisse ces temps-ci, effrayé par la course folle et erratique du monde. Une histoire d’enfance et de fidélité canine. Les chiens et les enfants ont cela en commun : ils sont les témoins muets de leurs parents et de leurs maitres quand ils croient qu'ils ne les regardent pas. Tapis dans le coin, ils comprennent tout. Ils entendent tout. Ils saisissent tout de chaque attitude. Les sourires, les gestes, les disputes. Ils habitent les silences. Ils sont ceux qui restent. Et n'ont pas le choix de partir, à moins de se jeter sous les roues d’une voiture ou de tomber d’un balcon. Ils sont ces êtres accidentels, pas toujours prévus, parfois perdus sur un parking en été. Pas toujours compris. Pas toujours considérés à leur juste valeur. Ils sont des éclats de souvenirs qui nous échappent. Des fragments d'époques et de jeunesses révolus. Des remords vivants d'anciens amours, d’anciennes folies. Ils sont la musique qu'on leur a fait aimer. Ils sont nos juges et nos rédempteurs. Ils voient tout ce que l'on cache, surtout nos égoïsmes, nos frustrations et nos hontes. Ils sont nos contradictions, nos rires, nos tourments, nos renoncements, nos responsabilités. La mélancolie ou la méchanceté que l'on se refile comme un virus de mère en fille. Ils sont le temps qui passe et qu'on n’assume pas. Ils sont nos joies, nos reproches, les victimes de nos inconséquences. Ils ont colonisé nos ombres sans l'avoir voulu jamais. Ils sont l'innocence, la sensibilité et la fragilité que l'on essaiera de ne pas trop abimer, sans jamais y parvenir. Ils sont nos manquements, nos incompréhensions, nos mouvements d'humeur. Ils sont aussi impitoyables que des miroirs. Je sais que de ce livre on dira qu'il est une très belle fresque familiale et il l'est. Mais ce qui me bouleverse et m'incite à en parler, avant même ma rencontre avec Tom Noti en janvier à Paris, c'est le regard d’Hector, cet enfant mort. C'est ce qu’il a réveillé en moi de souffrance enfouie, l’effet papillon qu’il a bien malgré lui causé dans cette histoire. Cette perception là, sur l'univers de son père, de sa mère, de leur fratrie, aussi. Et son questionnement devant le brouillon vital. Ces enfants forcés de partir trop vite pour faire tomber le château de cartes. Ces enfants qui, sans doute, quand ils survivent, deviennent des écrivains. Tant ils ont su reconstituer dans les mots les intériorités éclatées, éparses et imprévisibles de ceux qui les entourent. Ce chien qui souffle le lecteur par la profondeur et la franchise des sentiments qui s’en dégage. Ces enfances et cette chienne de vie qui brillent dans les yeux de Tom Noti.

O. V.