LETTRE À ÉMILIA


Ma chérie,


Le 13 novembre 2015 (ou le 14 pour nous qui vivons en Australie), tu étais là quand tout ça s’est passé. Là, dans la piscine. J’ai surtout pensé à toi en écrivant ce livre qui n’a pas encore vu le jour, et puis à eux aussi, à ces personnes tombées sous les balles de terroristes. À leurs enfants, leurs parents, leurs frères, leurs sœurs, leurs amis. Et aussi à eux, les terroristes.


Les gens disent parfois que la France est un paradis où tout le monde pense qu’il est en enfer. Ça a longtemps été vrai. On était en dehors du monde, sain et sauf, après les guerres coloniales, protégé. Mais le 13 novembre, notre beau pays a vraiment vécu l’enfer. Les tueries ont fait 130 morts, les pires attentats en France depuis la deuxième guerre mondiale. Maintenant la France est de nouveau dans le monde, dans un monde dangereux. Mais ce n’est pas une guerre… une guerre, c’est quand on a peur dans son lit, qu’une bombe tombe sur notre tête. Si les gens insistent pour dire que c’est une guerre, alors il s’agit d’une guerre d’un autre genre. Une guerre contre l’injustice, contre l’abandon de certains jeunes, contre l’oubli tactique dans lequel on tient une partie de la population, en ne partageant pas avec elle les bienfaits de la culture et les chances de la réussite sociale. Ces jeunes… ils ont horrifié le monde par la barbarie de leur crime. Mais ils ne sont pas des barbares. Ils sont tels qu’on peut en croiser tous les jours, à chaque instant, au lycée, dans le métro, dans la vie quotidienne. FJ, le héros de mon livre qui n'est pas encore sorti, est quelqu’un de bien mais les circonstances ne lui ont pas permis de le devenir. A un certain point de leur vie, lui et de nombreux autres jeunes ont basculé dans la délinquance, parce qu’ils ont eu de mauvaises fréquentations, parce qu’ils ont été mis en échec à l’école, parce que la vie autour d’eux ne leur offrait rien qu’un monde fermé où ils n’avaient pas leur place, croyaient-ils. A un certain point, ils n’ont plus été maîtres de leur destin. Le premier souffle de vengeance qui passe les a embrasés, et ils ont pris pour de la religion ce qui n’était que de l’aliénation. C’est cette descente aux enfers qu’il faut arrêter, sinon les slogans sur les réseaux sociaux ne seront qu’un moment, ne changeront rien. Rien ne se fera sans la participation de tous. Il faut briser les ghettos, ouvrir les portes, donner à chaque habitant de ce pays sa chance, entendre sa voix, apprendre de lui autant qu’il apprend des autres. Il faut cesser de laisser se construire une étrangeté à l’intérieur de la nation. Il faut remédier à la misère des esprits pour guérir la maladie qui ronge les bases de notre société démocratique.


Je le redis encore une fois : les jeunes terroristes qui ont assassiné Paris ne sont pas des barbares, ils sont des gens comme toi et moi. Des humains avec des chemins de vie différents, des forces et des faiblesses. Maintenant, il importe de ne pas oublier. Il importe – et cela revient aux gens de ta génération, car la nôtre n’a pas su, ou n’a pas pu, empêcher les crimes racistes et les dérives sectaires dus à des crises identitaires profondes – d’agir pour que le monde dans lequel tu vas continuer à vivre soit meilleur que le nôtre. C’est une entreprise très difficile, presque qu’insurmontable. Ce sont les enfants et les adolescents, comme toi, qui doivent maintenant réinventer un nouveau modèle, un nouveau monde. Pour nous-mêmes et pour tous les autres, y compris pour les apprentis terroristes, car ils ne peuvent pas faire la paix avec le monde tel qu’il est. Aussi jeunes, ils ne se connaissent pas. Ils manquent d’expérience. Ils ne peuvent pas se connaître dans un monde comme le nôtre. Alors devant l’urgence du moment, ils vont prendre la personnalité qu’on leur propose : un héros du jihad. Il faut donc changer le monde ! Un exercice long et difficile, qui ne se satisfera pas d’une petite chirurgie sociale avec quelques pansements, encore moins de dispositifs de contrôle ou de milices de nettoiement comme l’Histoire en a connu, toujours prêtes à surgir. La version moderne était cette petite phrase qu’avait prononcée Nicolas Sarkozy un jour de septembre, en 2010: nettoyer les banlieues avec un karcher. C’est plutôt une entreprise de partage et d’échange dont on a besoin.


Voilà ma chérie, j’arrive à la fin de ce que je voulais te dire. Mais juste une dernière chose avant de te laisser : on ne naît pas djihadiste, on le devient, à cause de livres, d’idées. Si moi et d’autres continuons à écrire, à dessiner, à chanter, c’est pour proposer à l’enfant qui vient au monde – à toi – autre chose que des idées qui tuent. Des livres qui donnent envie de vivre, c’est le mieux. J’espère que le livre que j'ai écrit y parviendra, tout en donnant le sentiment, réciproque, que quelqu’un qui n’a rien à voir avec soi est son frère humain. Au final, ce texte est aussi un peu pour eux, pour ouvrir à nouveau le livre de leur enfance. Après tout, nous avons cette histoire-là en commun : celle d’avoir été enfants.


Papa.