La Maison, roman des fantasmes et des peurs

Il est tard. Très tard. Comme tous les soirs j’ai du mal à me coucher. Je crève de sommeil et pourtant il m’est impossible de franchir la distance qui me sépare du lit, ce garage de l’âme où l’on passe un tiers de sa vie, voire un peu plus dans le cas d’Emma Becker. Pour cause : elle a travaillé comme fille de joie dans deux maisons closes qui ont le bon goût de nous rappeller que le nom détermine parfois la destinée : Le Manège à bord duquel “Justine” a eu le mal de cœur pendant deux semaines, puis La Maison, sorte d’Eden salutaire de l’autre côté d’une frontière imaginaire, dans une ville qui il n’y a pas si longtemps était encore coupée en deux... On connaissait le Berlin ravagé par les bombes et le Berlin bobo, pas le Berlin des bordels; c’est maintenant chose réparée grâce à la plume acérée tout autant qu’acerbe d’EB, notre agente franco-allemande tantôt journaliste undercover, tantôt écrivaine des alcôves.

Mais cette Maison, elle est comment au juste ? Et bien elle est comme notre corps, trouée comme lui, sensorielle et sensible comme lui. Elle a une architecture complexe avec des secrets, des murailles, des sous-terrains, personne ne peut en dresser un plan exact. Mais on la voit se construire peu à peu, pièce après pièce, grâce aux talents d’alcôve d’EB. Et Dieu sait qu’ils sont grands ! Les critiques de son livre-témoignage ont crié à l’impudeur, à l’apologie de la prostitution; on pourrait l’imaginer nue et lassive, couverte de breloques, notre belle héroïne nommée Justine. Une Sarah La Louchette avec qui Baudelaire attraperait la chaude pisse ; la muse noire qui causerait sa fin en lui filant la syphilis. Il n’en n’est rien. La maison d’Emma Becker est une maison de prestige où le plaisir est un parti pris et le choix de jouir un droit incontournable. Entre ses murs, EB explore, traque, fouille sans jamais faiblir la chair et la sexualité comme bien d’autres l’ont fait avant elle, mais elle le fait en écrivant avec son corps. Enfin plutôt avec celui de Justine, laboratoire de féminité dans les vapeurs moites d’une représentation chaude des corps, de leurs ébats, de la joie qui s’y niche, et de la si grande confusion des rôles et des sexes de chacun des personnages qu’on peine à reconnaître qui est un garçon et qui est une fille, qui tient le manche et qui mène la danse. Cela n’est pas bien grave, il s’agit là d’un livre sur le plaisir, sur le désir, la prévalence du désir. Un petit guide de la résilience intime, une encyclopédie du désir débordant qui anime Emma Becker, surtout.

Parce que c’est bien d’elle dont il s’agit : la fausse Emma Becker, la vraie Justine pour les intimes, « EB » dans ces quelques lignes. La Maison est son corps. On découvre ses salles secrètes, on les imagine vidées de leurs lits, désertes, désertées, désolées. La frontière nette entre le dehors et le dedans est illusoire, surtout dans le monde d’EB. “Les secrets que je garde finissent toujours pas m’étouffer”. On s’en serait douter sans qu’elle l’écrive, non ? Il y a sans doute un tas de façons de lire ce récit, comme toujours bien sûr je pourrais me tromper, cela ne serait pas la première fois, mais moi c’est avant tout ce que j’y vois : la vérité nue portée par Justine, le désespoir facile d’Emma Becker en filigrane, leur fragilité complice inscrite tout entière dans chacune de ces pages, fragilité miraculeuse des châteaux de sable qui, démoulés, verticaux, ne manqueront pas de s’effondrer à marée haute. Telle une maison en bord de mer un jour de tsunami. Mais ces pages, friables en apparence, résistent à toute épreuve, Emma Becker ayant tout asséché (le désir, les corps et leur représentation) avant de les ranimer avec les mots. Des mots d’amour dans la noirceur desquels se distingue la forme d’une vulve solitaire un matin d’hiver. Sans doute pour figurer l’épanouissement d’une femme, sans qu’aucun homme ne s’invite dans le cadre.

Car les hommes sont, en creux, le sujet d’étude de ce récit sociologique que ni un Michel Houellebecq ni un Edouard Louis auraient pu écrire. “Quel que soit le monstre informe qui patientait dans la salle des présentations, mon sort serait doux”. Les hommes. Il en est beaucoup question dans le livre d’EB, sous un éclairage pas toujours flatteur, surtout si l’on a le malheur d’être né en terre gallique et d’avoir un rire de phoque. Emma Becker compare les beaufs français à une épidémie de gastro ; on sent chez elle un certain dégoût, un mépris – pour ne pas dire une horreur – à l’égard des hommes qui sont passés chez elle et en elle. Messieurs gardez cependant espoir et la tête haute, à défaut d’autre chose. “La nullité complète des hommes, parfois”. “Parfois” signifie que tout n’est pas perdu, l’homo erectus a une petite chance de se refaire aux yeux d’EB, même si au final on a un peu l’impression d’un désir de vengeance, d'une grande colère intérieure qui remonte à des années sans jamais avoir été résolue. “Le babil pathétique de Mark, qui ressemble un peu à Monsieur, mais n’a pas ce culot époustouflant de me faire croire à la naissance entre nous d’une romance interdite.” Il ne faut peut-être pas chercher plus loin. Ce fameux “Monsieur” qui était derrière son premier livre est-il derrière celui-ci aussi ? Elle n’en parle pas souvent, tout juste quelques références ici et là. Et pourtant Justine alias Emma Becker aurait tant de choses à dire; c’est peut-être ça au fond, son urgence de parler lorsque le silence suffit amplement.

En tout cas, l’énigme du rôle souterrain qu’a joué Monsieur dans ce récit est digne du Terrier de Kafka. J’ai tout au long de ma lecture ou presque pensé aux affres de ce lièvre tourmenté par la présence-absence d’un autre lièvre qu’il guette et attend, redoute et espère, et qui peut arriver d’un endroit ou d’un autre de son labyrinthe intérieur. “Les seuls instants de rapprochement sont ceux qu’il passe en moi”. Monsieur. “J’ai le souvenir de soirées bien pires à Paris, et pour pas un rond.” Monsieur aussi. “Pourtant quelque chose, à cet instant, nous a poussés à dire je t’aime, et par conséquent c’est vrai.” Encore lui. Plus on avance dans le livre, plus on le sent présent, avec sa grande ombre à la James Bond. Je pense presque malgré moi à la remarque susurrée par Eva Green, alias Vesper Lynd, à 007 dans Casino Royale. “Vous ne séduisez pas les femmes, vous les consommez.” Monsieur était-il comme ça ? Je ne le sais pas. Ce que je sais par contre, c’est qu’on ne se sent chez soi que par ces échos de l’inconscient que renvoient les choses dont nous nous entourons. Que c’est dans une intime altérité que se jouent les plus secrètes jouissances et le sentiment d’avoir une place dans le monde. Dans celui d’Emma Becker, cela passe par un lit, table de chirurgie des plaisirs tarifés. Sorte d’abri-bus du sexe tout en plexiglas et avec vue sur les clients qui montent et qui descendent, à cadence régulière, toutes les demi-heures ou toutes les heures, selon qu’il y ait ou pas des préliminaires, des athlètes ou des pannes. Un lit imposant, intransportable, c’est d’ailleurs avec lui que le livre commence. Un lit tel un lourd secret que l’on tenterait de déplacer depuis soi jusqu'aux autres pour cesser d’avoir peur. Avant de réaliser qu’il ne rentrera pas dans le camion de déménagement. Un lit quoi qu’il en soit beaucoup trop grand pour un gentil petit couple d’amoureux, plan-plan au possible. Un lit XXL au beau milieu d’un silence ignorant tout de la gêne, de la bienséance et du politiquement correct. Sans doute parce que l’amour justifie tout, et le manque d’amour la plus grande des vengeances. Monsieur, homme plus vieux. Cet amoureux égoïste pour qui les excentricités des jeunes filles de bonne famille qui ont envie de se faire peur sont inestimables. Monsieur, écrivain atrabilaire qui dans l’ombre nourrira peut-être toute l’œuvre d’Emma Becker. Cette oeuvre qui, peut-être, sera elle-même tout entière dédiée à repondre à la seule question qui vaille encore la peine d’être posée : Peut-on faire confiance à un homme amoureux ?


O. V.

Samedi 10 Avril 2021.




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