Une histoire de France, de Joffrine Donnadieu: carte postale envoyée depuis l’enfance...



Chère J. D., chère « R »,


Je ne veux plus être Romy, il me faut réparer mes erreurs, je veux mourir dès aujourd’hui.

Je ne veux plus vivre sur cette terre de feu et de sang qu’est la Lorraine. Je suis pas comme mon père, la guerre moi j’aime pas trop ça. Et puis Philippe, il est loin de l’avoir gagnée, la guerre. Il a juste gagné une petite barrette. Pas une barrette de shit, non ; j’parle pas des joints dodos que j’prends le soir pour plus avoir mal, non j’parle pas de ça, plutôt du truc que tu mets fièrement sur le revers de ta veste pour montrer combien t’as été fort et courageux.

J’ai pas envie de te donner en détails une cartographie de ma vie ; laisse-moi simplement te dire qu’avec le temps et mes tourments je suis devenue plate, complètement plate. Comme si j’étais désormais une Barbie en papier que plus personne n’arriverait à faire tenir debout. Et puis regarde un peu mes bras, “cette peau translucide où les veines courent pareilles à des routes sur une carte…” La rue François-Badot que le Général Bigeard habitait, la rue de la Petite-Boucherie, dans la vieille ville, l’Avenue Jean-Jaurès, la rue Jeanne d’Arc… C’est ici que je vis, c’est ici je me meure, entre le centre commercial Cora, l’usine Kleber, et le bowling en face du port, à mi-chemin entre l’horreur et le désespoir. À mille lieux de moi.

Je ne sais pas vivre. Je sais seulement sentir. Sentir jusqu’à pleurer ou vomir. Car c’est difficile de vivre, le monde est ce qu’il est. Avec ses silences, ses menaces, ses secrets. Même en grandissant, certains lieux de ma géographie intime refusent de disparaitre. Ils refont surface. Ils n’ont jamais disparu. Les Promenades. Les tables de ping-pong. Le collège Valcourt même si je n’y allais pas beaucoup. Le canal et ses péniches. Et puis le 1er étage, bâtiment A, boulevard de Pinteville. Et puis l’appartement au 3ème étage. La chambre…

Tu ne le sais peut-être pas mais je t’écris depuis le siècle dernier, la fin des années 90, une époque où les gens prenaient encore la peine de s’envoyer des lettres par la Poste. C’était avant l’abolition du service militaire obligatoire, avant Internet, avant les téléphones portables. L’époque du Minitel et des téléphones à cadran, des télés à tubes cathodiques et des magnétoscopes VHS. C’est loin, tellement loin. C’est loin mais en même temps c’est très proche. Le temps où le 516ème régiment était basé à Toul. Le temps où France était ma voisine.

Tu connais pas Toul ? Une ville moyenne un peu tristoune, austère. Située à 20 bornes de Nancy ; autant dire à l’autre bout du monde quand on a neuf ans. La cathédrale fait sa fierté et sa renommée, tout autant du moins que ses remparts et son canal. Loin de tout, loin des rêves et des possibles. Toul et ses secrets enfouis et ses agressions honteuses, ne pouvant remonter à la surface comme ils le font aujourd’hui avec les réseaux et les textos.

Chère JD, je t’en supplie, apprends-moi à avancer dans l’obscurité. J’ai beau essayé de retracer mon archéologie familiale à partir du moindre tesson retrouvé, je n’y parviens pas. J’ai beau me remplir et me vider, me faire du bien puis du mal, rien ne change jamais, même dans ces moments où j’oublie tout, ces moments où j’atteins un absolu grâce à la jouissance et la peur, l’orgasme. Ma vie n’est qu’une succession de montées et de descentes de mon âme, pentes aussi vertigineuses que ces montées en vélo jusqu’au plateau d’Ecrouves quand j’étais petit.

Chère JD, je t’en supplie, ne t’en va pas. Je sais bien que dans ta tête Toul est la porte de l’enfer et Paris la porte du Ciel. Mais tu es ma reine, ma sauveuse, ma seule chance, alors reste. Tu es mon trait de lumière sur les pages verso de ma vie. « Tu n’es plus là où tu étais, mais tu es partout là où je suis », comme disait Hugo. Ne pars pas je t’en supplie, très chère JD, ma R. Je sais bien que dans les westerns, le héros quitte la ville, une fois les comptes réglés. Mais on n’est pas dans un western, alors reste s’il te plait, « demain il fera jour ».


Signé : Mon Moi-de-neuf ans.