Patrick Martinez ou l'art de jouer une ligne de basse à l’oreille



Un bon écrivain est selon moi quelqu’un dont l’obsession première est de faire en sorte que le mot et ce qu’il désigne ne fassent plus qu’un. Il vit toujours dans le fantasme que les mots donnent à la réalité son cadre. Patrick Martinez fait partie de ces écrivains-là.


Son dernier livre a agi sur moi comme une ligne de basse, me plongeant dans une sorte de non-conscience de ce qui m’entoure et de moi-même. Il m’a baigné et me baigne encore dans une atmosphère si particulière qu’elle ne peut pas être nommée. Une ambiance tout à la fois réconfortante et effrayante. Bizarre.


Il a une manière d’écrire bien à lui. Une façon unique d’agencer les mots. Il m’a parlé, aussi. Si ! J’ai entendu sa voix venir jusqu’à moi. Un timbre un peu traînant, un peu éraillé, émaillé d’étincelles lorsqu’il s’emballe sur un sujet.


Oui mais le texte alors ? Il débute calmement comme on peut s’y attendre. Mais il devient vite inquiétant. Son ton est trop neutre pour que ses intentions cachées soient pures. La langue n’est pas très difficile. Elle est claire, élégante. Ce n’est pas de la poésie, mais on sent tout de même une imagination poétique puissante. Il y a chez Patrick Martinez, comme chez le styliste Franck Bouysse, une sorte de lyrisme débridé. On sent sa redondance et sa liberté d’expression. C’est le même homme qui a écrit Les Silences de Rose, où il y avait déjà la même lame de fond. Sauf que… Sauf que cette ligne de basse-là est l’aveu de la solitude abyssale qui touche les personnages de son roman. Ils sont à la fois regardés, et entièrement ignorés.

Il a réussi. Le fond et la forme s’enchevêtrent, se confondent, finissant par ne faire qu’un. Tantôt charnel et érotique, tantôt sombre et mélancolique, Ligne de basse est l’un de ces sourires sans adresse dont il nous enveloppe. Il est cette envie de tomber dans le vide pour ne plus avoir mal. Il est ce bâillon de mots que l’on colle sur la gueule des connards qui nous traitent de Gogol. Il est cette voix off à la fois essentielle et invisible nous murmurant à l’oreille que l’on ne sera plus jamais seul.


O. V.


Version audio (YouTube): https://www.youtube.com/watch?v=Z105uPWowsw