Écrans avions hôtels open space burn out et cetera



J’ai beaucoup aimé l’écriture forte sincère

quelque peu oulipienne de Joseph Ponthus

dans son récit ouvrier À la ligne


Ces phrases mises à la queu leu leu

sans points ni virgules ni esbouffre ni chichi

allégorie du travail à la chaîne en usine


Ces phrases qui rappellent peines douleurs

qui s’accumulent jour après jour

nuit après nuit heure après heure

Au fil du passage du rouleau mécanique

passant devant les ouvriers spécialisés

sans aucune spécialité connue ni avérée

J’ai aimé le texte de Ponthus oui mais

le travail à la chaîne n’a pas le monopole

de cet amoncellement de micro douleurs


L'usine n’a sans doute pas le monopole

de ces pics qui au final comptent beaucoup

se faisant sournois lancinant océan de peine


Les cols blancs dans leurs bureaux

leur lot de tracas tourments péripéties

qui s’accumulent jour après jour


nuit après nuit heure après heure

charge mentale sur le mental d’abord

puis sur le corps jamais bien loin


Comme Pontus le note si justement

la vieille maxime grecque classique

“Le corps est un tombeau pour l’âme”

L’âme est aussi un tombeau pour les corps

ce que Pontus a bien illustré dans son livre

c’est que le corps tient car la tête tient bon


Malgré la pénibilité la répétition des tâches

détourner cette peine pour tenir bon

chanter dans sa tête des vielles rangaines

penser à autre chose quand le corps agit

Assis devant leurs écrans noirs bariolés

dix douze quinze vingt heures par jour

les cadres n’ont même pas ce loisir là

Cadres d’entreprise, de banque, d’usine, ils ont plus de fric télés livres voitures

mais la tête tient bon on sait pas comment


En pensant à l’after work qui n’est plus loin

aux verres de vin whisky cognac vodka

aux bières vite avalées au pub du coin


En pensant aux enfants

dont on embrassera les fronts endormis

dans leurs petits lits


En pensant à ces quelques heures de répit

auxquelles on aura droit avant que tout ça

ne recommence dès le lendemain matin


O. V.

Ouvrier du livre de l’écriture de la vie

salarié de banque pour remplir le frigo

en ce jour ensoleillé du jeudi 10 mars 2022